Des familles très dysfonctionnelles, des lycéens sur le départ et une hôtesse de l’air atterrissent dans les salles cette semaine. Entre autres…
Cassandre de Hélène Merlin
1988. À la fois hyper rigide et étonnamment permissive, la famille de Cassandre détonne. Mais du haut de ses 14 ans, Cassandre n’en a pas forcément conscience car elle vit en vase clos entre son père haut gradé, sa mère ex activiste et l’internat où elle étudie. À l’occasion d’un stage d’équitation estival, la confrontation avec d’autres ados de son âge lui fait comprendre que certaines habitudes sont anormales. Et ce que son frère se permet sur elle…

Il faut du courage et de l’intelligence pour transmuter un passé douloureux en un film férocement drôle et redoutablement efficace. Autoportrait de la réalisatrice en jeune fille, Cassandre ressemble de prime abord à une comédie décalée écornant le bourgeois et l’aristo pour leurs archaïsmes ridicules ; brocardant les fins de races inoffensives enferrées dans leur folklore désuet. Sauf que derrière la tenture mitée du domaine familial et sous le joug du pater familias, il s’en passe de bien moches. L’excentricité anodine est en fait le symptôme d’un profond désordre systémique affectant l’ensemble de la maisonnée. Tout est visible et pourtant ignoré : l’absence des aînées ayant coupé les ponts avec cette famille toxique, les règles de vies léonines, la négation de pudeur comme de l’intimité… Il faut l’incursion d’éléments extérieurs pour dessiller Cassandre et l’obliger à transgresser les interdits pour qu’elle s’affirme et se libère.
Particules fragmentaires
Construit comme une spirale, dans un mouvement centrifuge de l’apparence de la normalité vers l’expression de la pire dinguerie assumée (la palme revient au personnage de la mère, que Zabou Breitman incarne de manière effroyablement géniale), Cassandre raconte comme une jeune fille lutte pour échapper à une emprise, à une attraction — au sens gravitationnel du terme. Violent par ce qu’il raconte, Cassandre use d’un splendide contrepoint visuel en intercalant des séquences de marionnettes ; en travaillant également la matière-film de façon organique tout ce qui est de l’ordre du traumatisme, ce qui appartient au fantasme. Coexistent ainsi dans un flou semi-onirique des images d’agressions dont l’ado est la victime ainsi que les projections des désirs qu’elle éprouve par ailleurs ; l’ensemble conférant au personnage une complexité qui en accroît le réalisme. Son interprète Billie Blain y contribue aussi grandement.
Ajoutons que Cassandre survient comme un nouveau support cinématographique pour évoquer la question de l’aveuglement et du déni face à des faits de pédocriminalité et/ou d’inceste. Il s’agit même d’une alternative bienvenu au film d’Andréa Bescond et Éric Métayer Les Chatouilles (2018). Lui aussi lié à la transposition d’un traumatisme vécu par la coréalisatrice, son succès reposait moins sur ses qualités formelles ou artistiques que sur le fait qu’elle jetait frontalement ce lourd sujet au yeux du public. Une prise à témoin induisant une prise de conscience… mais aussi un sentiment de culpabilité pour les spectateurs autant que de l’empathie pour la victime — des sentiments naturels, biaisant toutefois l’objectivité de l’appréciation du film en tant qu’œuvre…

Cassandre de Hélène Merlin (Fr, int.-12 ans, avec avert., 1h43) avec Billie Blain, Zabou Breitman, Éric Ruf, Florian Lesieur, Laïka Blanc-Francard, Guillaume Gouix… En salle le 2 avril 2025.
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Deux Sœurs de Mike Leigh
Angleterre, de nos jours. On ne saurait imaginer deux familles aussi diamétralement opposées que celles des sœurs Pansy et Chantelle. La première, acariâtre, traîne une déprime qui, non seulement l’éreinte mais affecte son époux et son fils unique mutique. La seconde, qui semble évoluer dans un éclat de rire permanent, élève ses deux filles dans la même joie de vivre. Cherchant à tirer sa sœur de son affliction mortifère, elle organise un déjeuner de famille pour la fête des mères…

Cela pourrait être un paradoxe mathématique : l’histoire de lignes parallèles issues d’un même point qui finissent par se rencontrent à nouveau (ou pas). Ou un conte à la mode contemporaine avec deux fées/déesses dotées de pouvoirs opposés (le jour/la nuit ; la neige/le feu etc.) cherchant l’origine de la malédiction les affectant toutes les deux. Et avec une B.O. New Orleans, sans changer une virgule ni le moindre personnage, un film signé Woody Allen — à l’époque où il n’était pas jugé infréquentable.
Sœur soupir
Deux Sœurs — ou, si l’on respecte son titre original Hard Truths, “Dures Vérités” — est ce que Welles aurait appelé une « Histoire immortelle » : une intrigue universelle et intemporelle, qui parle à tout le monde avec son canevas de tragi-comédie et ses thématiques existentielles (le deuil, la famille, la culpabilité), Rien de plus difficile que d’atteindre ce degré de réalisme, cette évidence, sans franchir la ligne fatidique de la caricature ; sans succomber à la tentation du bon mot. Mike Leigh ne fabrique pas des gags, il instaure des situations produisant logiquement des conséquences, comme Resnais lorsqu’il adapte avec Bacri & Jaoui Alan Ayckbourn dans Smoking/No Smoking.
Sans être comme ce dernier un “film double”, Deux Sœurs ne manque pas de faire écho à Secrets & Lies (1996). Pas uniquement parce que Marianne Jean-Baptise figure dans l’un et l’autre en tête d’affiche, mais parce que les deux abritent une séquence de famille décisive, donnant lieu à un effondrement nerveux marquant (et lacrymal) de la protagoniste.
Ajoutons un élément en apparence anecdotique, cependant notable car il fait figure d’exception : la distribution est composée pour l’essentiel de Britanniques noirs à l’exception de quelques (rares) seconds rôles blancs. Et les rôles n’ont pas les connotations habituelles dévolues aux afro-descendants, ce qui témoigne d’une volonté manifeste de Leigh d’offrir une représentation de la société anglaise alternative aux standards. Ce faisant, il illustre à sa manière malicieuse par l’exemple la maxime du Prince de Lampedusa : tout change, mais rien ne change…

Deux Sœurs (Hard Thruths) de Mike Leigh (Esp.-G.-B., 1h37) avec Marianne Jean-Baptiste, David Webber, Michele Austin, Tuwaine Barrett… En salle le 2 avril 2025.
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Ce n’est qu’un au revoir de Guillaume Brac
Fin d’année dans un internat drômois. Une bande de copains se prépare à quitter des lieux pour la dernière fois car ils sont en terminale et leurs chemins vont se séparer. C’est l’heure des premiers bilans, des perspectives et des petites nostalgies…

Observateur sensible de ces instants de vie en apparence anodins et ténus mais capable d’imprimer le cortex contre toute attente, Guillaume Brac cultive son talent de la fiction au documentaire, capturant le réel avec la même justesse. S’intéressant ici à ce carrefour de la fin du secondaire, il filme davantage qu’une fermeture estivale d’un établissement scolaire ou sa mise en jachère, mais la conscience que les futurs étudiants entrent dans leur âge des possibles. Curieux ou inquiets de leur futur, ils convoquent les beaux jours passés, leurs souvenirs au fur et à mesure qu’ils ôtent les traces de leur passage dans l’internat.
Faire sa valise, couper ses dreads, se serrer dans les bras, se promettre telle ou telle chose… Autant de rites de passages et de micro cérémonies symboliques pour franchir le pas. Pour se résoudre à abandonner davantage que l’enfance sans renoncer à tout ce qui a permis à chacune et chacun de s’édifier. En fait, en se disant au revoir, c’est à eux-mêmes (et à qui ils étaient avant l’internat) qu’ils ne disent pas adieu…

Ce n’est qu’un au revoir de Guillaume Brac (Fr., 1h03) documentaire… En salle le 2 avril 2025. [Ce n’est qu’un au revoir est présenté avec un court métrage du même réalisateur, que nous n’avons pas vu, Un pincement au cœur]
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Natacha (presque) hôtesse de l’air de Noémie Saglio
Depuis qu’elle est petite, Natacha rêve de devenir hôtesse de l’air. Malheureusement, elle échoue chaque année d’un cheveu au concours. Un autre concours — de circonstances, celui-là — va lui permettre de montrer qu’elle a les qualités requises : le vol de la Joconde, au nez et à la barbe du ministre des Affaires culturelles. Accompagnée par Walter, un steward timoré, Natacha s’envole sur les traces de Mona Lisa…

Si Noémie Saglio s’est inspirée du personnage créé par Walthéry et de son univers, elle a pris de sacrées libertés avec la BD en racontant ici ses “origines”, soit avant qu’elle n’accède à son emploi aérienne, en la vieillissant de la quelques années. Pourtant, elle ne change rien à l’esprit du personnage au caractère bien trempé, bien plus dégourdie que son faire-valoir masculin. Ce faisant, elle exacerbe l’esprit féministe de la série qui, à l’instar de Yoko Tsuno à l’époque, offrait aux jeunes lectrices des rôles-modèles aventureuses plutôt que des potiches ingénues.
SOS OSS
L’intrigue se situant à l’aube des années 1960 n’est pas sans évoquer l’ambiance des films d’aventures débridés tournés à la même époque par Philippe de Broca ou André Hunebelle — L’Homme de Rio ou Fantômas (1964) — visant à surfer sur le succès naissant de James Bond… l’exotisme et la fantaisie en plus. Mais aussi, par la suite, les comédies tressautantes portées de Jean-Paul Rappeneau par des héroïnes (Le Sauvage, Tout feu tout flamme…) De bon augure pour Natacha ? Oui et non : les intentions et les ingrédients sont là mais on a l’impression que la mayonnaise ne prend pas.
Sans doute parce que Noémie Saglio joue avec moins de subtilité la carte de l’anachronisme que Michel Hazanivicius. Il faut dire que ce dernier a un peu “tué le game” en contrefaisant l’esprit des années 1960 et filant un faux premier degré dans son diptyque OSS 117. Chez Hazanavicius en effet, si les propos des personnages sont “d’époque”, ils apparaissent non seulement ridicules aux yeux du public contemporain mais leur côté suranné s’amplifie avec le temps. Noémie Saglio s’adresse a contrario ostensiblement aux spectateurs d’aujourd’hui avec un dialogue référencé années 2020 jouant sur le décalage immédiat. Le risque, c’est la péremption rapide.
Au chapitre des curiosités et bonnes idées, on notera le choix de Camille Lou, pétillante et reproche ; “l’invention” de Jacques, le chargé de mission du ministre (auquel un bel avenir est promis) ou enfin, la présence d’Isabelle Adjani dans le rôle de Monica Bellucci — en fait, elle joue la descendante mafieuse de Mona Lisa, mais on ne peut pas s’empêcher d’y voir un “hommage” à sa consœur. Et une piqûre de rappel : cette comédienne drôle (ou drôle de comédienne) se fait bien trop rare.

Natacha (presque) hôtesse de l’air de Noémie Saglio (Fr., 1h30) avec Camille Lou, Vincent Dedienne, Didier Bourdon, Elsa Zylberstein, Antoine Gouy, Anne Charrier, Baptiste Lecaplain, Fabrice Luchini, Isabelle Adjani… En salle le 2 avril 2025.