Habitué à « maltraiter l’info » dans ses chroniques sur France Inter, Tanguy Pastureau s’en prend dans son premier roman Navarre à un chef de l’État fictif et azimuté. Prophétie ou extrapolation ? Conversation avec l’auteur.
Tout d’abord, pourquoi ce choix de nom de Navarre pour votre héros ? En clin d’œil à l’expression fédératrice « de France et de Navarre » ?
Tanguy Pastureau : Il m’est venu comme ça. Je trouvais amusant qu’effectivement il y ait l’expression « de France et de Navarre » et qu’il s’appelle Navarre. Et le nom sonnait bien, aussi. Je ne vais pas dire le prénom Jean-Claude est ridicule, mais en tout cas, « Jean-Claude Navarre“, il y a quelque chose d’étrange. Le prénom ne va pas tellement avec le nom… Dans le roman, tout le monde se moque un peu de lui parce qu’il s’appelle Jean-Claude : il a 50 ans et personne de 50 ans ne s’appelle Jean-Claude. Typiquement, les quinquagénaires s’appellent Thomas ou Sebastian, comme les gens qui étaient avec moi à l’école. C’est un peu décalé, mais j’aime bien ce nom qui nous ramène aux origines de la France.
Le titre Navarre pourrait laisser croire qu’il s’agit de géographie, mais c’est davantage un roman d’anticipation historique ou politique. Et puis un exercice littéraire particulier pour vous puisque vous passez des courses de sprint quotidiennes à une épreuve de marathonien…
C’est ça : d’habitude, j’écris des chroniques. Je les écris la veille, rapidement, en quelques heures ; on les fait en radio et en télé, on les déchire et on passe à autre chose. Et tout ça n’existe plus… à part dans quelques vidéos qui traînent sur YouTube, qu’on peut éventuellement revoir quelques mois après — mais je pense que ça n’a pas grand intérêt parce qu’on s’appuie généralement sur l’actu. Là, pour la première fois, j’ai écrit dans mon bureau quelque chose en secret, en me disant que ce travail serait long, qu’il sortirait un jour mais pas tout de suite.
Au départ, ce livre, c’est le désir d’Isabelle Saporta, qui travaillait chez Fayard et que je croisais sur les plateaux télé parce qu’avant, elle était journaliste. Elle aimait bien ce que je faisais. Un jour, elle me dit : « pourquoi t’écrirais pas un roman ? –J’ai une admiration pour les auteurs, j’ai pas envie de faire ça —Si, si, ce serait bien de sortir de la chronique. » C’est elle qui m’a invité à le faire.
C’est effectivement une nouvelle expérience pour moi et… oui, c’était surprenant, un peu frustrant. Parce que j’ai toujours l’impression de donner tout de suite et donc de recevoir les félicitations ou les mauvaises critiques aussi tout de suite. Et là, c’était très long : comme j’ai beaucoup d’activités, j’ai mis un an et demi à écrire ce livre. Dès que j’avais un quart d’heure, je le faisais, mais ça s’est étalé sur de longs mois.
Je ne suis pas manuel, je ne sais pas monter une armoire, je ne jardine pas. Écrire, c’est vraiment mon truc.
Tanguy Pastureau
En somme, quand vous n’écriviez pas, vous preniez le temps d’écrire ?
(sourire) C’est une sorte d’esclavage voulu, mais je ne sais faire que ça dans la vie : je ne suis pas manuel, je ne sais pas monter une armoire, je ne jardine pas. Écrire, franchement, c’est vraiment mon truc.
Avez-vous le sentiment d’avoir contraint votre style pour qu’il épouse une forme romanesque ?
Pas trop, je crois. Mon écriture ressemble un peu à celle des chroniques. Peut-être que j’aurais dû écrire différemment, mais en tout cas, j’ai voulu me faire plaisir pour ce premier roman — il y en aura peut-être d’autres, qui sait ? J’ai voulu m’éclater et j’ai pensé au lecteur qui, peut-être, écoutait les chroniques et se disait : « ça va peut-être me plaire ».
C’est un roman un peu psychédélique, un peu fou, qui part parfois dans tous les sens parce que je suis comme ça et que parfois, je pars aussi dans tous les sens dans les chronique Mais comme j’ai voulu faire quelque chose qui me ressemble, l’écriture ressemble un peu à celle des chroniques.
Et puis, grâce à ce roman, j’ai aussi appris à écrire un roman — tout simplement parce que je ne savais pas le faire. S’il y en a d’autres, maintenant que je sais à peu près comment ça marche, je pourrais peut-être aller chercher d’autres formes en effet.
On y retrouve en effet des apartés, cet humour pince-sans-rire qui vous caractérise, notamment notamment lorsqu’il s’agit de croquer quelques portraits de personnages pour la plupart imaginaires. Même si l’on en reconnaît certains derrière les masques…
C’est marrant parce que chaque lecteurs retrouve des politiques connus…
Pas que des politiques, d’ailleurs…
Je me suis beaucoup inspiré de pas mal de personnages à la virilité toxique, on va dire, avec une masculinité problématique. Des gens que je rencontre depuis des années dans les médias et dont les noms commencent à surgir. J’ai voulu un peu brocarder tous ces gens que je croise depuis vingt ans dans les médias, dans le milieu politique : j’ai entendu et vu des choses et j’ai mis tout ça dans ce roman-là, sans me dire : « ce personnage va ressembler à telle personne existante ». C’est pour ça que j’ai mis un président de la République d’une cinquantaine d’années, qui ne ressemble pas tellement à celui qu’on a actuellement. Il est beaucoup moins dynamique, dans un premier temps. Après, il devient littéralement fou.
Vous parliez de cette masculinité toxique ; il y a surtout un énorme problème d’ego chez la plupart de ces personnages…
Oui, mais encore une fois, je travaille dans les médias… (sourire) Donc je ne fréquente que des gens qui ont ces problèmes-là. Je ne pense pas être trop comme ça ; c’est ce qui fait que parfois ça ripe un peu avec certaines personnes. Quant au milieu politique : on le pratique pour être un petit peu aimé, admiré — et servir le pays, bien sûr. Il y a des gens qui souhaitent quand même faire ça mais avec derrière l’idée de l’admiration des foules. Sinon, on n’y va pas. On reste dans un métier normal. Mais ça correspond aussi un peu au métier que je fais, dans un sens : si je monte sur scène, c’est bien pour être vu par quelqu’un. C’est pas un meeting politique, mais, les ressorts sont un peu les mêmes. En meeting politique, parfois, on s’ennuie un peu, mais en spectacle, j’espère un peu moins.
Le postulat de départ de Navarre, c’est une proposition “disruptive” émanant de ce président Navarre. Une proposition folle qui va tout renverser comme dans un jeu de dominos, en ébranlant les fondements de la République…
Renverser la République, peut-être pas au départ. En tout cas, ce président a été mal élu, comme tous les présidents aujourd’hui, puisque nos présidents sont élus au second tour, par défaut, face à des gens dont la plupart des électeurs ne veulent pas. On vote pas pour celui qu’on veut, on vote contre la personne qu’on ne veut pas voir. Ça fait déjà plusieurs élections ; je le trouve un peu dommage. La dernière élection un peu équilibrée, c’était Sarkozy contre Ségolène Royal, où concrètement on votait pour des idées ; l’un ou l’autre. Depuis, c’est un petit peu plus compliqué.
Ce président qui est mal élu a envie d’apporter sa pierre à l’édifice. Et il dit : « on est dans une société communautarisée ; il est temps qu’on se réunisse, qu’on retrouve une unité en tant que peuple. » Je parle souvent de ça, bizarrement. Ça m’attriste de voir qu’on est devenus : des gens qui sont chacun dans des niches et qu’on a du mal à se parler. Il crée donc une religion d’État. Quand on y adhère, on doit abandonner son ancienne foi et on touche 5000 euros, surtout. Donc il y a plein de gens qui viennent au départ pour les 5000 euros. Et il y a des grandes messes organisées, avec des retransmissions sur smartphone, quelque chose de très moderne…
Il faut préciser que Navarre est centriste…
Souvent on me dit que j’ai un physique de centriste ; donc je ne peux que les aimer (sourire). Comme ils ne sont pas réellement affiliés à une idéologie très très forte, ils peuvent tout se permettre, quasiment. On ne dira jamais de chaque proposition d’un centriste : « vous vous rendez compte, dans quoi il est tombé ? — Y a pas de souci : il est centriste ! »
Navarre est-il sincère dans ses propositions ou bien n’est-ce pas qu’un gadget de communication ? On a vu par le passé des chefs d’État tenter de reconquérir temporairement un peu de popularité avec une “proposition“…
Ça c’est un peu à vous de le dire et au lecteur de se faire une idée. Au départ, je pense qu’il y croit. Il a toujours eu envie de rassembler. Mais après, tout ça va le dépasser Il est entouré de jeunes start-upeurs qui manient bien les réseaux sociaux et il devient quelqu’un dont quasiment toute la carrière politique est retransmise en live sur les réseaux ; il crée son application Navarre+…
Mais ils font tous ça aujourd’hui : si vous allez aujourd’hui sur les réseaux sociaux, vous pouvez vous abonner au compte de tous les politiques et suivre quasiment en direct leur actualité. En général, il n’y a rien d’intéressant : ils se photographient dans la rue en train de serrer la main à deux personnes, dans leur cuisine… C’est marrant de voir ça et à la fois consternant : ils essaient toujours de s’adapter à un truc. J’ai toujours envie de leur dire : mais soyez juste vous-même ! Ce n’est pas grave d’être dépassé sur certaines choses.
Dans cette équipe de com’, il n’y a pas que des jeunes : le spin doctor en chef, Jean-Patrick Delacour, est un vieux cheval de retour. Un mélange de figures de la pub et du conseil comme Séguéla ou Jacques Pilhan…
C’est un des personnages que j’aime bien dans le roman ; je me suis plus attaché à certains en l’écrivant, bizarrement. Jean-Patrick Delacour, c’est un ancien gourou de la pub qui a 60 ans et ne veut absolument pas vieillir : il passe son temps à faire de la musculation, ce qui fait qu’il a un corps complètement délirant pour son âge. Il est vraiment totalement dans la masculinité toxique : il rêve quasiment de sortir son sexe et de biffler tout le monde — je suis désolé, mais c’est un peu le truc. Et à la fois, c’est vraiment le type qui a une bonne idée au bon moment — donc ils ont besoin de lui.
Parce que finalement, dans le monde politique, ils sont entourés de gens qui n’ont pas beaucoup d’idées, C’est pour ça que souvent ça patauge et que ça va nulle part. Les gens qui ont vraiment de bonnes idées, une intuition, il y en a très très peu. Si bien qu’on va les chercher parce qu’ils savent faire. Dans chaque profession, il y a vraiment deux-trois cadors ; le reste des gens surnagent un peu en essayant de faire du mieux possible. C’est valable aussi pour cette profession-là.
Jean-Patrick Delacour, on vient le chercher pour son passé : il a travaillé pour les plus grandes marques, il a déjà fait des campagnes électorales pour des candidats communistes en vendant quand même le communisme — ce qui est quand même extraordinaire.
Je pense que Frédéric Beigbeder et le communisme, c’est plus éloigné que Gérard Larcher et le véganisme.
Tanguy Pastureau
Beigbeder l’avait fait aussi…
Beigbeder l’a fait avec Robert Hue, personne ne s’en souvient. D’ailleurs, ça ne marchait pas : leur association ne fonctionnait pas. Je crois que même quand on est communiquant, on a besoin d’aimer le projet pour lequel on se bat. Sinon, il n’y a pas de sincérité. Et je pense que Frédéric Beigbeder et le communisme, c’est plus éloigné que Gérard Larcher et le véganisme. Je l’ai croisé deux-trois fois, on n’a pas parlé de communisme ; on a parlé d’autre chose : de détox et de Côte Basque.
Vous mettez en avant entre ce spin doctor et la fonction suprême présidentielle un personnage jouant les intermédiaires, l’épouse du chef de l’État. Qui, de fait, n’a pas de statut officiel réel…
La Première Dame, comme l’on dit. Sauf que là, c’est une femme très, très dynamique, qui a une envie folle : de se sortir de sa situation sociale, et qui va prendre Navarre et qui va l’aimer. C’est sa seconde épouse, il a tout quitté pour elle — sa première épouse l’avait accompagnée dans ses jeunes années. Leurs années d’étudiants correspondent un peu aux miennes : il grandit sa Rennes, ils vont voir des concerts de pop anglaise, dans les années 1990, c’est quelque chose que moi j’ai touché du doigt. Il quitte cet cette femme qui lui a offert un enfant et avec qui il a tout construit pour une plus jeune dont les dents rayent le parquet mais qui peut le propulser.
Samia Navarre va petit à petit vampiriser et va quasiment prendre la place de Jean-Claude Navarre. Je ne dirais pas que c’est un schéma qui se reproduit, mais l’importance des conjoints est primordiale dans le monde politique. On n’en parle jamais. puisqu’on ne connaît pas ces gens. Quand on fait des émissions de télé et que vous voyez des politiques, ils sont toujours accompagnés de leur épouse, de leurs compagnons maintenant ou de leur mari, quel que soit le couple en tant que tel. Le politique n’est jamais seul, ce qui fait qu’il a pas cette période de réflexion qui pourrait être la sienne s’il avait un peu de temps pour réfléchir. Il est toujours entouré d’une nuée de communicants, de l’attaché de presse, de l’épouse ou de l’époux, d’une cohorte de gens… Ça m’a toujours marqué.
Il y a quelques années, je faisais une émission de télé sur Paris Première qui s’appelait Zemmour et Naulleau — à l’époque où Zemmour était polémiste et pas homme politique ; et où Eric Naulleau était de gauche et contredisait un petit peu Zemmour — et on recevait tous les politiques, de gauche comme de droite. C’était une petite émission, mais très rapidement dans la loge il y avait dix personnes. Pourquoi tous ces gens étaient là ? Ils n’avaient rien de précis à faire ; c’était juste un entourage permanent, qui maintient le politique dans la frénésie au fait qu’il carbure l’admiration des gens. Je ne m’attendais pas à voir arriver des gens en scooter, mais en tout cas, moins accompagnés et surtout moins surtout cornaqués : au bout d’un moment ils ne s’autorisent plus à dire grand chose parce que l’entourage proche leur reproche.
J’ai connu une époque où les politiques étaient plus sereins quand ils sortaient dans la rue. Maintenant, ils ne le peuvent plus tellement. Je sais pas en plus s’ils en ont réellement l’envie.
Tanguy Pastureau
Cette espèce de sphère qui se crée autour de la personnalité politique est un écran qui l’empêche d’être au contact avec la réalité…
Bien sûr. De toute façon, ils ne peuvent pas être au contact : une haine du politique s’est développée, qui fait que les élus concrètement ne peuvent plus aller sur les marchés. Parce que maintenant, des gens vont leur mettre une tarte. C’est même risqué physiquement d’aller dans la rue. Avant, les campagnes électorales se faisaient vraiment sur les marchés : les gens descendaient, ils discutaient etc. Maintenant il y a un tel niveau de tension dans la population que c’est compliqué aujourd’hui pour quelqu’un d’aller dans la rue.
Regardez au Salon de l’Agriculture : ils se prennent des verres de bière sur la tête. Macron, il faut quasiment l’exfiltrer ; il arrive à faire un espèce de discours dans une loge., loin des vaches. Et ensuite, au bout de 5-6 heures de discussion, il peut aller sur le terrain. C’est fou d’en arriver là. Je comprends les crispations, les frustrations et le fait que des gens lui en veuillent.
J’ai connu une époque où les politiques étaient plus sereins quand ils sortaient dans la rue : il pouvaient le faire. Maintenant, ils ne le peuvent plus tellement. Je sais pas en plus s’ils en ont réellement l’envie. Il faut prendre le risque de le faire. Et puis, après, il se passe ce qu’il se passe. Il ne faut pas se couper comme ça.
Vous disiez avoir écrit votre roman sur une période d’un et demi. Pourtant, il fait écho à l’actualité la plus brûlante — si l’on considère trois événements qui se sont déroulés la semaine précédant notre conversation. Vous évoquez en effet une attaque de hackers russes, des troubles à Haïti et vous consacrez vos premiers remerciements à Isabelle Saporta, votre éditrice… qui vient de quitter Fayard.
Donc il ne faut pas que je parle de vous, sinon il vous arrive quelque chose de très néfaste ? (sourire) Oui, c’est marrant… Mais en fait, c’est ça le roman. Je me souviens que lors de la dernière crise des agriculteurs, les gens se sont mis à ressortir des phrases d’un des romans de Michel Houellebecq, où l’on parle de jacqueries d’agriculteurs qui bloquent les routes. Le même Houellebecq avait décrit un attentat dans une boîte de nuit en Asie dans Plateforme et il s’était passé quasiment la même chose. Je trouve ça fascinant et à la fois, c’est tout à fait imaginable.
On peut toujours ressortir une phrase de Nostradamus : il a dit tellement de choses qu’à un moment, il y a forcément une info qui concorde. S’il a fait mille prédictions et qu’il y en a cent qui s’avèrent, c’est pas mal. Mais ça reste de l’ordre de 10% quand même.

Tanguy Pastureau, Navarre, Fayard. 368 p. (5h de lecture) 22€
Tanguy Pastureau sur scène : Un monde hostile pour un cœur tendre du 3 octobre au 28 décembre 2024 au Théâtre Tristan-Bernard – 75008 Paris et en tournée à partir du 16 janvier 2025.
