<<Retour en 2014<<Camille Germser n’adapte pas la comédie de Molière ; il s’en empare et la monte comme un bijoutier un diamant sur une rivière : en dosant scintillement subtil et clinquant canaille. Jubilatoire !
Que vous ayez vu la création de ce spectacle en 2010 au théâtre de la Croix-Rousse ou pas, ne vous posez aucune question : foncez ! Les Précieuses ridicules n’est pas une reprise, mais une recréation : Camille Germser possède cette habitude délicieuse pour le public (mais sans doute un peu agaçante pour sa compagnie La Boulangerie) de replacer l’ouvrage autant de fois sur le métier que nécessaire. Un goût de la remise en cause artistique, de l’amélioration permanente, et l’envie certaine de ne jamais se répéter (on répète déjà tellement au théâtre !) Et comme il a du répondant en matière d’inspiration, ses spectacles gagnent en densité et en richesse au fil des versions, sans que le superflu jamais ne les étouffe.
Molière est à la source de celui-ci. Pas uniquement sa pièce (racontant la vengeance de La Grange, un nobliau éconduit par de sottes provinciales se piquant d’être des érudites et rêvant de fréquenter les élites parisiennes), non ; Molière l’auteur. Jean-Baptiste Poquelin lui-même est convoqué, littéralement sorti de la tombe, pour assister à la représentation. Il va même tenir le rôle qu’il a créé : Mascarille. Et l’on profitera de sa présence pour lui remettre un Molière d’honneur, car il l’a bien mérité.
La statut de la statue
Ce Molière, tout emperruqué et maquillé, parlant baroque et roulant les « r », ne s’émeut guère que son œuvre soit transformée, qu’elle soit interprétée par des comédiennes exclusivement, que celles-ci accueillent le public à la manière d’hôtesses de l’air ; il n’est pas davantage choqué de se transformer en meneuse de revue quand la pièce tourne cabaret ou music-hall. En revanche, si les comédiennes se risquent à surjouer les intentions, l’auteur se réveille en lui et les tance sans ménagement.
Dans cette adaptation, ce n’est donc pas Molière qu’on assassine, mais plutôt Molière qui exécute froidement celles qui manquent de respect à son travail — voilà pour l’intégrité de l’auteur. Pour autant, les interprètes ne sont pas laissées pour compte, ou considérées comme des barbares juste bons à saccager la vénérable prose moliéresque : Germser glisse quelques apartés chantés sur la complexité de l’art du comédien, puisque l’on chante beaucoup (et bien).

Germser, compositeur hollywoodien
Car la plus grande réussite de ces Précieuses ridicules, c’est cette partition originale qui accompagne et ponctue l’ensemble de la pièce. Composée par Camille Germser à la manière des scores du cinéma hollywoodien des années quarante ou cinquante, elle restitue dès la première note, le premier tintement de cloche, l’atmosphère des comédies musicales de Minelli, des productions de Selznick. Ce n’est pas de la parodie, il s’agit d’un brillantissime exercice de style musical qui crée de l’authenticité, une sorte d’embarcation cotonneuse et nostalgique dont le spectateur ne voudra pas redescendre.
Un dernier détail relatif à ce référentiel années cinquante : souvent, les hommes de cinéma et de théâtre le convoquent de manière insistante, en particulier en faisant appel aux œuvres de Cukor ou Douglas Sirk, pour faire remonter un sous-texte homosexuel. L’effet est devenu, à force, un cliché pour ne pas dire une tarte à la crème. Or, si Germser s’amuse énormément avec les travestissements, avec le décorum chamarré du musical, il n’y a aucune outrance, aucune ambiguïté inutile destinée à choquer le bourgeois comme on le faisait il y a cinquante ans en surexploitant le transformisme.
Il n’y a pas de honte à concevoir une comédie musicale à la fantaisie contagieuse ; son jubilatoire flamboiement pourrait être une raison suffisante à son existence. Et comme en plus elle célèbre Molière, elle a une qualité supplémentaire : elle est précieuse, mais certainement pas ridicule.
Les Précieuses ridicules de Molière, mis en scène par Camille Germser, par la compagnie La Boulangerie, jusqu’au dimanche 21 décembre au Théâtre La Renaissance, Oullins. De 9 à 22€
Rencontre en bord de scène avec l’équipe le vendredi 19 décembre.