L’être humain peut-il continuer à vivre sans Joie ni Tristesse ? Ce n’est pas le sujet du bac de philo, mais celui de “Vice-Versa” le nouveau Pixar…
Depuis que Riley est née, ce sont ses émotions qui guident ses actes. Des émotions nommées Joie, Tristesse, Colère, Peur et Dégoût, siégeant au Quartier général de la fillette — c’est-à-dire sa tête — qui analysent toutes les situations de sa vie et sont chargées d’édifier sa personnalité en l’alimentant avec ses souvenirs. Un jour, les émotions découvrent que Riley et sa famille quittent leur Minnesota natal pour San Francisco. Source de perturbations extérieures, le déménagement va provoquer un conflit interne entre Joie et Tristesse, qui vont se perdre dans les profondeurs du subconscient de la fillette en détraquant son caractère. Arriveront-elles à réparer les dégâts avant que Riley ne perde totalement son identité ?

Voyage au centre de la tête
Comment se fabriquent, se stockent et se réactivent les souvenirs, comment se construit l’oubli… Vice-Versa n’a pas la prétention d’apporter une explication scientifique et rationnelle à ces processus physiologiques chimiques. Elle serait plutôt irrationnelle, comme passée à la moulinette du subconscient (dans lequel, du reste, il nous emmène faire trois p’tits tours) et de l’abstraction, dont il livre une déconstruction étincelante. Et très imagée, bien sûr ! Si Docter tient compte de quelques conventions liées à la représentation des méandres labyrinthiques de la mémoire ou aux mécanismes de distorsion recombinant le vécu lors de la production des rêves, il fait en sorte de les rendre compatibles avec le contexte qu’il crée.
Avec cette architecture bulleuse dont il raffole, et ces couleurs, ces textures pelucheuses rappelant les marionnettes de Jim Henson — à croire que dans les plus profondes strates de sa mémoire figurent des séquences du Muppet Show visionnées sur un vieux poste cathodique aux teintes sur-saturées.
Réalité versus imaginaire
Vice-Versa confronte comme dans les œuvres précédentes de Docter deux mondes parallèles : le référentiel « normal » du quotidien, et celui de la fantaisie ; le cinéaste exploitant à la fois les différences et les imbrications de l’un dans l’autre. Si les interactions sont fécondes en chaos comme en gags, il prend bien soin de circonscrire à l’univers de l’imaginaire tout le versant burlesque, excessif, clownesque. L’émotion brute, celle qui étreint le cœur, se concentre dans la partie plus réaliste, où elle nourrit l’empathie du spectateur pour le personnage principal et renforce son identification. On ne trouvera pas chez Riley ou ses parents les gimmicks gestuels et verbaux caractéristiques des créatures Dreamworks. En revanche, les émotions, les habitants de la mémoire ou l’ami imaginaire Bing Bong ne manquent ni de grimaces, ni de chansonnettes — tenez, celle-ci en particulier : ♫ l’ami des dents, c’est triple dent ♬…

Docter en philosophie
Dans la fabrique Disney, côté canal historique, on produit des films de princesses, tandis que chez Pixar, on enchaîne les contes philosophiques. Et l’on semble se satisfaire de cette répartition aussi sommaire que caricaturale des tâches : la maison de Mickey jouant sur les deux tableaux, l’alimentation constante du tiroir-caisse est garantie. Tant que les aristocrates surgelées-délivrées-libérées feront du bénéfice, l’indépendance artistique du studio cornaqué par John Lasseter (loin d’être déficitaire, d’ailleurs), sera préservée, et les réalisateurs de Pixar, tels que Pete Docter, pourront s’autoriser comme ici des défis esthético-narratifs.
Ainsi, après Monstres & Cie explorant la science des rêves (déjà), après Wall-E décrivant quasiment sans dialogue la romance d’un robot sur fond de désastre écologique ; après Là-haut résumant une vie avec un sens de l’ellipse confinant au génie poétique, Vice-Versa va jusqu’à illustrer un nouveau concept existentialiste, avec les émotions comme agents de liaison de la personnalité. Pour désigner ces émotions incarnées, il n’est pas excessif d’employer le terme de concept.

Que la joie (dans la) demeure
Si l’idée d’avoir « du monde au logis » n’est pas nouvelle, l’organisation que Vice-Versa propose se révèle originale et, fait notable, dépourvue de toute référence à l’âme, la foi, la religion ou quelque entité supérieure. Voilà qui change : habituellement, toute production familiale étasunienne s’arrange pour accomplir au passage son petit catéchisme propret. Ce schéma paraît enfin dépassé. Envisager l’équilibre intérieur comme dépendant d’un jeu de nuances entre forces internes, et non du bon vouloir d’une omnipotence extérieure, donne à Vice-Versa des allures de sagesse orientale. Et nous conduit à envisager le développement de la conscience et du bonheur comme une combinaison subtile de toutes les émotions associées à la joie, élément premier. La vision semblera osée, voire iconoclaste : même les animaux disposent de leurs petites émotions pilotes !
Fractales des émotions
Présenté hors compétition à Cannes en mai dernier, Vice-Versa a laissé la Croisette « sens dessous dessous » — pour reprendre le nom québécois du film, plus conforme à l’esprit du titre original, Inside Out. Aura-t-il le même impact sur le public ? Sans nul doute. La preuve avec cette réflexion sortie de la bouche d’une jeune spectatrice : « Mais alors, qu’y a-t-il dans la tête des émotions ? » Une mise en abyme astucieuse, qui rappelle que l’atome (censé être la fraction indivisible de la matière) a fini par être subdivisé en particules encore plus petites…

Vice-Versa (Inside Out), de Pete Docter & Ronaldo Del Carmen (Animation, É.U., 1h34), avec les voix de (v.o./v.f.) Amy Poehler/Charlotte Lebon, Bill Hader/Pierre Niney, Mindy Kaling/Mélanie Laurent, Lewis Black/Gilles Lellouche, Phyllis Smith/Marilou Berry, Kaitlyn Dias/Clara Poincaré… En salle le 17 juin 2015